"Haute Route" des Ecrins

Matthieu Kraan

Génèse

L’aventure a pris racine il y a quelques mois. Un créneau de cinq jours coché sur le calendrier, une promesse de montagne partagée avec Matthieu et Nadège. Mais cette fois, la cordée avait un goût d'inédit. Victor, mon compagnon de vie et de chaque ascension, manquait à l’appel, parti vers d’autres horizons à vélo, pour quelques mois avec sa moitié. Pour moi, ce type de raid sera une première sans lui.

Mon choix s’est assez vite porté sur les Écrins. Le nom seul évoque une haute montagne brute, un enneigement sûr et, surtout, cette solitude sauvage que l'on ne trouve plus sur les grands axes du Mont-Blanc. Et au fond de moi, une vieille image revenait avec récurrence : la Brèche Lory.

En 2014, lors de ma première montée au Dôme des Ecrins, premier 4000m avec Victor (nous étions guidés), j’avais aperçu cette rampe de neige suspendue sur un topo. L’image s'était ancrée dans ma mémoire, un rêve qui me semblait inaccessible mais qui représentait pour moi tout ce qu’il y a de plus majeur dans l’alpiniste, une ligne suspendue que peut-être un jour je pourrais parcourir. Il faut la forme, l’expérience et les bons compagnons de cordée. La somme de ses éléments nécessite quelques années de pratique. Puis tout le projet s'est articulé autour de ce point : le refuge Temple Écrins, dont le nom seul m'invitait à l'aventure, et cette boucle au départ de la Bérarde, passant par le col Émile Pic et la Grande Ruine.

Le destin de la cordée a connu ses derniers soubresauts quelques semaines avant le départ. Benjamin, blessé au genou, a dû passer son tour. Puis Matthieu a convié Valentine, un peu dernière minute. Une inconnue pour moi, mais une montagnarde aguerrie, formée à l'école du CAF, elle-même initiatrice en alpinisme.

L’itinéraire était tracé, des variantes restaient ouvertes. Nous avions le temps, l'envie, et cette part d'inconnu propre aux grandes traversées. La genèse touchait à sa fin. De retour de quelques jours au bord de la mer à Saint-Cyr-sur-Mer en famille, il ne restait plus qu'à préparer mon sac et à rejoindre la montagne.

Jour 1 : le retour du temps long vers Temple Écrins

Vendredi 17 avril. Le rendez-vous était pris pour dix heures au parking des Étages en amont de La Berarde. Le projet initial, celui qui nous voyait déjà à l'assaut de la face Sud du Flambeau des Écrins dès l'aube, a été balayé par la réalité du réveil. Partir des Bauges à trois heures du matin pour moi et un peu plus tard pour les autres, était un tribut que nous n'étions pas prêt à payer. Qu’importe. L'excitation est là, j'ai une patate d'enfer qui me tenaille, qui suffit à gommer la fatigue. Retrouver Matthieu et Nadège, c'est retrouver la solidité d'une cordée, cette fraternité qui nourrit l'âme autant que l'effort épuise les corps.

À Vizille, puis sur la route de la Bérarde, le groupe se complète. Valentine nous rejoint en provenance de Briançon. Une mécompréhension sur l'horaire, quelques cafés désespérément clos, et nous voici enfin tous les quatre, serrés dans le Duster de Valentine.

La première surprise est bonne : la route est ouverte jusqu'au camping de la Bérarde. Dix kilomètres de marche d'approche économisés. Un soulagement, car nos sacs pèsent un ane mort, douze kilos au moins. Le Refuge de Temple Écrins n'est pas gardé ; il nous faut porter le gaz, le réchaud, et de quoi transformer la neige en eau pour la soirée.

Le départ est donné sous un soleil de plomb. Nous choisissons la rive droite du Vénéon, là où l'ombre a permis à la neige de se maintenir. Mais le torrent coule puissamment, et l'incertitude sur la présence d'une passerelle plus loin nous force à un repli stratégique. Demi-tour. Il faut remonter rive gauche, skis sur le sac.

Traverser la Bérarde en ce printemps 2026 est un crève-cœur. Le berceau de l'alpinisme n'est plus qu'un village fantôme, éventré par la crue dramatique de 2024. Les maisons sont remplies de rochers, certaines suspendues au-dessus d'un trou, le sol s'étant dérobé sous elles. C’est le paradoxe terrible de la montagne : elle détruit ce qui est né d'elle. Nous franchissons une passerelle provisoire, entourés par des géants de roche et de neige : les Rouies, les Bans, l'Ailefroide. Des noms qui résonnent comme des défis pour le futur.

À midi et demi, nous chaussons enfin les skis. Le vallon du Vénéon nous accueille dans une fournaise. On slalome entre les blocs et les genévriers, la peau surchauffée par la réverbération. Au refuge du Carrelet, deux alpinistes s'offrent une pause près d'un vieux vélo d'appartement en métal qui trone devant le refuge, relique incongrue sous le regard des cimes. Ils reviennent de la Pilatte, entamés par la distance.

Pour nous, le cap est mis au Nord-Est. La pente se raidit, le soleil tape de plein face. Skis sur le sac à nouveau, il faudra marcher le temps de retrouver la neige. La pause déjeuner à 14 heures, dans une clairière ombragée, est une bénédiction de fraîcheur. Nos sens se réveillent : le fracas du torrent, l'odeur des pins, la faim qui tenaille. Nous reprenons le sentier d'été qui nous mène en direction du refuge et à 2300 mètres, la neige reprend ses droits de façon définitive. On chausse.

Face à nous, la muraille des Écrins se dévoile. On déchiffre déjà l'itinéraire du lendemain, cette Brèche Lory qui nous surveille, nous voit venir. Le Flambeau des Ecrins, lui, est sec, pelé par un printemps précoce. Pas de regret d'avoir choisi un reveil plus tardif.

Enfin, le refuge de Temple Écrins surgit, cartographié à 2481 mètres sur IGN. À cette vision, le mot "refuge" retrouve tout son sens : un abri, une protection. La porte est enterrée sous deux mètres de neige. Il faut jouer les contorsionnistes, entrer par le haut de la porte fenêtre à double battant, comme on pénètre dans une écurie, s'appuyer sur des marches en bois contres les murs. À l'intérieur, c'est le royaume de l'ombre et du froid. Pas d'électricité, pas de poêle. Une glacière spacieuse où la vapeur de nos souffles danse dans la lumière des frontales.

Mais dehors, le temps s'arrête. De 16 heures à la tombée de la nuit, nous jouissons de la lenteur, ce "temps long" que la vallée nous a volé. Installés sur un bout de terrasse qui dépasse de la neige, nous célébrons les retrouvailles. Le saucisson fumé de Matthieu, son fromage sorti des fagots, ses deux bières qu'il a montées au prix d'un kilo supplémentaire dans son sac déjà bien lourd... tout a un goût d'exceptionnel. On lance un Scrabble, jeu de patience et de gymnastique d'esprit. Je m'avoue vaincu face au vocabulaire de Valentine et à l'expérience de Matthieu, mais l'essentiel est ailleurs.

Nous recueillons l'eau qui goutte du toit, précieux nectar de fonte que nous faisons bouillir pour nos repas. Lyophilisés maison pour Nadège c'est la classe, ou ma "bolognaise sans bolognaise" de pâtes cheveux d'ange à la soupe bio tomate. Matthieu et Valentine partagent polenta au fromage. On mange emmitouflés dans des couvertures, mais les cœurs au chaud.

À 20 heures, le froid finit par nous chasser vers les couchettes. Quatre épaisseurs de couettes et de couvertures pour vaincre l'humidité ambiante. Pas de ronflement, pas de bruit suspect. Juste le silence de la haute altitude. Je m'endors d'un bloc, porté par la promesse de l'aube. La nuit est bonne. Demain, la Brèche nous attend.

Jour 2 : une journée au sommet des Ecrins

Le réveil de Valentine vibre. Ce simple frémissement suffit à m'extirper d'un sommeil que je n'imaginais pas si profond. On dort rarement bien en haute montagne, mais ici, l'altitude modérée a sans doute préservé mon rythme cardiaque. J’ouvre les yeux. Nadège et Matthieu dorment encore. Je réveille la première, Valentine s'occupe du second. Je m’extrais de ma quadruple épaisseur de couvertures et de couettes qui ont séché durant la nuit. Malgré la température qui doit tourner autout des zéro degré du refuge, je n'ai pas eu froid.

Avant de rejoindre la salle commune, je sors pour le rituel du matin. La nuit est noire, piquée d’étoiles préservées de toute pollution lumineuse. Le regel est excellent : la neige est de marbre. Les casseroles et les pichets, laissés dehors pour recueillir l’eau de fonte, sont pris par une pellicule de glace. Une petite gymnastique pour franchir la porte haute, un réveil musculaire forcé, et je m’installe à table. Mon muesli, enrichi de pépites de chocolat et de lait en poudre, devient un mélange onctueux sous l’eau chaude. C’est réconfortant. L’excitation monte, mêlée à une concentration nécessaire. Il est 5h30 : nous refermons le volet de la porte et chaussons les skis.

Nous installons les couteaux pour mordre cette neige béton. Direction la brèche Lory, au Nord-Est. Le terrain, d’abord débonnaire, nous permet de nous mettre en mouvement sans violence. Progressivement, l’aube incendie le ciel : du rose, du bleu, du jaune. Cette poésie matinale est une énergie complémentaire. Rapidement, les pentes se redressent vers le Col du Fifre, puis s'aplatissent vers le Col des Avalanches ( m). Nous progressons en silence, mécaniquement. Mais à mètres, le froid saisit les extrémités. Nadège est frappée par l'onglet : ce retour brutal du sang dans les doigts après un début de gelure. C’est une douleur atroce. Dans le silence de l'effort, elle verse sa première larme de la journée.

Sur le glacier du Vallon de la Pilatte, bien bouché, l’encordement ne nous semble pas nécessaire. Nous contournons quelques séracs inoffensifs avant de buter sur le pied du couloir menant à la brèche. Là, nous déchaussons pour les crampons et les piolets. J’ai en main les piolets techniques prêtés par Anastasia, rencontrée au CAF de Faverges lors de notre formation d'initiateur. C’est le moment de s’encorder court. Dans cette neige dure, marquée par les empreintes de nos prédécesseurs, nous ne pouvons pas placer d’assurage, mais la qualité du support est rassurante.

La pente avoisine probablement les 50 degrés. Je franchis un passage de rocher pourri, vigilant à ne pas envoyer de pierres sur Matthieu et Valentine qui nous suivent. L'altitude pèse désormais sur chaque mouvement ; le cœur cogne, la respiration se hache. Nous butons enfin contre les contreforts de la Barre. Bonne nouvelle : nous pouvons enfin poser des protections, des friends glissés dans les fissures ou des sangles autour de becquets rocheux.

Nous entamons une traversée latérale, suspendus au-dessus des barres rocheuses. C’est impressionnant. Un alpiniste solitaire nous dépasse à un rythme effréné ; il vise mètres de dénivelé dans la journée. Je le regarde s’éloigner avec une pointe d'inquiétude : sans corde, la moindre plaque de neige qui glisse devient une sentence. Ici, je me réjouis de la présence de mes compagnons de confiance. Enfin, la dernière écharpe de neige nous mène au soleil. Un "V" se dessine entre deux pans de montagne : la brèche Lory.

Déboucher là, entre le Dôme et la Barre, est un choc émotionnel. En 2014, avec Victor et notre guide Romain, nous étions ici dans le brouillard. Aujourd'hui, tout est bleu, grandiose, immobile. Nous laissons les skis à la brèche pour atteindre le sommet du Dôme avec Nadège. C’est la joie pure, et Nadège pleure encore, des larmes de bonheur cette fois, plus nombreuses. Nous retrouvons Matthieu et Valentine pour une réunion de chantier autour d'une gorgée de génépi maison.

Je suis fatigué. mètres de dénivelé, l’altitude, les skis sur le sac... je suis saturé de bonheur. Valentine acquiesce : nous renonçons à la Barre. Nadège et Matthieu, fidèles à leur condition physique que je considère comme exceptionnelle, en veulent encore. Parfait alors, nous scindons les cordées pour ne sacrifier personne, nous sommes quatre, profitons-en. Le topo annonce deux heures pour l'aller-retour, la croix somitale me parait bien loin pour les forces qu'il me reste.

Avec Valentine, nous basculons versant Glacier Blanc. La descente est un rêve : de la poudreuse froide sous la face Nord de la Barre, face à Roche Faurio. Malgré mon sac lourd, chargé d'une corde et de quelques affaires que j'ai délesté à Nadège qui rend chaque virage physique et moins précis, le plaisir est immense. Valentine skie avec une aisance déconcertante, de toute évidence elle est bien meilleur skieuse que moi. Nous glissons ensuite sur le plat du glacier avant de remonter les derniers mètres vers le refuge des Écrins. La chaleur rend cette dernière montée pénible.

Le refuge des Écrins est une vieille connaissance. Je revois mes passages précédents : le tajine aux pruneaux avec Victor, la tempête de neige avec Sophie et Pierric. Aujourd'hui, c'est le grand soleil. Nous faisons sécher nos affaires transpirantes sur la terrasse. Je dévore mon cake thon-olives-raisins avec un Coca Cola. Il est 15 heures. Je saisis les jumelles de la bibliothèque.

L’attente commence. Une heure, deux heures... la crainte s'installe. Je finis par les apercevoir : ils entament à peine le retour. Ils ont déjà doublé le temps du topo et n'ont fait que la moitié du chemin. Pendant près de cinq heures, je ne décrocherai plus des jumelles. Je guette le moindre signe de problème technique ou physique. À 18h30, le dîner est servi. Je n'ai pas l'appétit, ce retard sur l'horaire imaginé m'a stressé. Ils semblent indemnes mais c'est comme ca, le contre-temps me contrarie. Les cervicales me tirent, la réverbération du soleil dans la paire de jumelle me donne mal à la tête.

Je vois enfin Matthieu et Nadège atteindre la brèche et entamer la descente à ski. Matthieu skie mieux que bien comme à son habitude. A le regarder le ski semble toujours une simple entreprise, mais Nadège s'arrête tous les trois virages. L'ombre a regagné le glacier, la neige a regelé par endroit, traîtresse. Sur le bas, là où on peut prendre de la vitesse pour traverser le plat, Nadège chute. Je souris d'abord, pensant à une simple maladresse. Mais elle ne se relève pas. Cinq, dix minutes passent. Elle repart, rechausse, et s'écroule au premier virage suivant. Là, le sourire s'efface. Quelque chose ne va pas.

Dans le refuge, l'ambiance change. La cuisse de canard confite qui devrait habituellemen me réjouir reste longuement dans mon assiette. Un alpiniste me tape sur l'épaule : « Ton collègue a changé de stratégie, il a laissé l'autre sur place. » Je sors du refuge pour retrouver Matthieu dévalant la pente vers nous. Je hurle pour qu'il m'entende : « Faut-il appeler les secours ? ». « Oui ! Péroné cassé ! ».

Damien, le gardien, appelle les secours. À 19h30, l'hélicoptère du PGHM de Briançon remonte le Glacier Blanc. Nadège est évacuée. Matthieu arrive au refuge, vidé mais robuste. Le débriefing se met en place : aucun problème technique sur l'arête, juste un topo sous dimensionné qui a transformé leur bref aller retour en une épreuve de six heures qui pour autant s'est déroulée dans de superbes conditions pour eux. La chute, à la fin, est le seul grain de sable de la journée.

Nous ne sommes plus que trois. Le silence remplace le Scrabble. Pas de fête, juste un ambiance un peu pesante et muette. Nous décidons de poursuivre l’itinéraire. Rentrer un jour plus tôt ne changera pas grand chose, elle sera rappartiée à Grenoble probablement demain.

Demain, il n'est pas nécessaire de se lever trop tôt, L'itinéraire nous permet un peu plus de largesse si nous n'en dévions pas. Mais demain est un autre jour.

Jour 3 : l'aventure sauvage des hauts sommets

Dimanche 19 avril. Nous avons choisi de laisser le temps filer un peu ce matin. Après les secousses de la veille, cette étape est dite "de transition" et qui ne l'est pas vraiment d'ailleurs. Valentine panse ses blessures : ses chaussures ont fini par mordre ses pieds, et le rituel des pansements et bandages prend du temps, elle fait cela avec beaucoup d'application. À 7h30, le soleil est déjà passé au dessus des montagnes quand nous quittons le refuge des Écrins. Devant nous, une pente de neige semble mener au Col Émile Pic. Nous entamons une traversée ascendante, peaux et couteaux aux skis pour accrocher la neige durcie par la nuit. Le gardien nous avait prévenus : un passage est déneigé, il faudra serrer à gauche dans le passage en rocher du Col.

Un court instant de civilisation nous rattrape : le réseau revient. Je fais très vite un message à Sophie, que sais inquiète de mon silence en haute montagne. Elle avait appelé le refuge pour s'assurer que nous l'avions rejoint. On en profite pour appeler Nadège pour la prévenir que nous continuons l'aventure et qu'on se retrouvera demain à Grenoble pour échanger nos affaires éparpillées au cours de nos péripéties.

Nous reprenons notre marche vers ce que nous pensons être le Col Emile Pic. La pente se raidit, cette inclinaison nous force à passer les skis sur le sac et à chausser les crampons. On avale le passage rocheux sans encombre, mais une fois en haut, le verdict tombe : nous ne sommes pas au Col Émile Pic. L'esprit encore embrumé par les aventures d'hier, nous avons visé trop à droite. Nous sommes à la Brèche Cordier.

Le problème est divers : le couloir qui s'ouvre sous nos pieds plonge vers l'Est, vers le glacier d'Arsine. Pas du tout notre vallon. Faire demi-tour et descendre ce couloir en mixte ne nous enchante guère. Reste une option : suivre l'arête Est que nous ne connaissons pas pour rejoindre le sommet du Pic de Neige Cordier. Le ciel se charge, quelques flocons tombent. L'environnement devient hostile, inconnu. Mais de loin, le cheminement semble passer dans de bonnes conditions. Je prends la tête de la cordée. C'est parti pour l'imprévu.

D'abord, une rampe de neige raide, instable, où la couche glisse sur le rocher caché. Le rocher, justement, est médiocre, pourri. Je teste chaque prise avec une méfiance d'animal. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages. On s'engouffre dans une première cheminée, skis sur le sac. C'est une lutte physique pour faire passer le bassin et le matériel dans l'étroitesse du rocher. Une seconde cheminée se présente. Je tente un passage en opposition, un pas athlétique qui me vide les poumons et me sèche les bras à cette altitude. Une fois en haut, je réalise qu'on pouvait la contourner... J'indique l'option plus facile à Matthieu.

Valentine prend le relais pour quelques mètres et j'en suis très content. La recherche d'itinéraire consomme autant d'énergie que l'effort pur. Nous finissons par un passage en râteau de chèvre, à califourchon sur un fil d'arête inconfortable. Valentine y laisse un morceau de son pantalon, mais nous débouchons enfin au sommet.

Seuls au monde. Mon téléphone avait capté un nouveau signal sur l'arête, j'avais pu vérifier que le topo existe, c'est du AD+, rarement parcouru, vierge de tout récit récent. Nous savourons notre pique-nique au soleil, fiers de cette aventure sauvage que le destin nous a imposée. Pour la descente, nous évitons l'arête Sud-Ouest et plongeons dans un couloir Nord en neige. Je découvre alors qu'il est bien plus dur pour moi de descendre que de monter les couloirs raides. Crispé sur mes avant-bras, je double chaque coup de piolet, lent et prudent, sous le regard patient de mes compagnons.

C’est là que je bénis mon nouveau pantalon Mammut : malgré les genoux dans la neige et les frottements, je reste sec. Une vraie trouvaille face à mon ancien Millet avec lequel j'aurais été trempé en quelques minutes. En bas du couloir, nous glissons vers le vrai Col Émile Pic pour la traditionnelle gorgée de génépi. Le sommet imprévu a donné une tout autre grandeur à notre traversée.

La descente du Glacier des Agneaux est une merveille. Neige poudreuse, ambiance haute montagne, je skie léger sans la corde sur le sac. On traverse une zone de vires rocheuses sur cinquante mètres, skis sur le dos, avant de se laisser glisser au fond du vallon de la Plate des Agneaux. À 2200 mètres, c'est le printemps. On se déshabille sous une chaleur lourde.

Devant nous se dresse le dernier morceau : les 900 mètres de remontée vers le refige Adèle Planchard. Lors de mon premier tour de la Meije avec Victor, ce mur m'avait laissé un souvenir infâme. Aujourd'hui, avec l'expérience et la maturité, je trouve un certain confort dans la lenteur. Le ciel voilé nous protège du four solaire. En trois heures d'un rythme de sénateur, nous atteignons le refuge.

Adèle Planchard est magnifique, sa face Sud est entièrement vitrée. Le refuge est plein. Je m'offre le luxe inouï de trois lingettes pour me décrasser. Je me sens propre, ou presque. Matthieu et Valentine savourent leurs bières, tandis que je reste au Coca Cola. Du sucre, j'ai envie de sucre. On retrouve deux visages familiers de la veille. On sympathise, on découvre le Skyjo, ce jeu de cartes simple qui fait passer le temps lent de l'après-midi.

Le dîner est un festin : une soupe aux petits pois d'une fraîcheur rare avec sa coriandre, suivie d'une choucroute mémorable et d'une compote et cookie. On finit la soirée avec un groupe de trois jeunes femmes, une Roumaine, une Espagnole, une Française, qui bouclent leur tour de la Meije. La Roumaine a fait les JO de la Jeunesse à Lillehammer en 2016. On joue au 6 qui prend (où je perds, comme tous les jeux depuis notre départ) et à un jeu de reconnaissance de cartes où je retrouve enfin ma vivacité et le gout de la victoire.

À 21 heures, le refuge s'éteint. Je dors sur un matelas au sol, loin de mes compagnons. La chaleur est étouffante. Morphée me fuit. À 3 heures du matin, je tourne encore en rond. Un dernier détour par les toilettes pour griner, et je finis par sombrer, la couette sur les chevilles, pour quelques heures de repos avant l'ultime étape.

Jour 4 : dernier sommet au pays des brèches et retour sur terre

Lundi 20 avril. Quatrième et dernier jour. La nuit fut hachée, mais le réveil se fait sous les meilleurs auspices. Le dernier dîner était un festin, le premier repas de l'aube l'est tout autant. À 5h30, nous attaquons une semoule de maïs sucrée aux raisins secs, complétée par un optionnel morceau de fromage et l'indispensable tartine de confiture. Le café, noir et plus serré que la veille, nous donne l'énergie pour démarrer la journée. Les rituels sont désormais ancrés : Valentine panse ses plaies une dernière fois, nous bouclons les sacs.

À 6h30, nous quittons Adèle Planchard. Derrière le refuge, à l'horizon, une boule d'énergie solaire incendie les sommets. C’est notre première source de chaleur. Le ciel est d'un bleu parfait, sans un souffle d'air. Nous montons vers la Grande Ruine, le point final de notre aventure. À plus de 3000 mètres, la neige est béton après la nuit. Le regel a été puissant ; on sait déjà que la première descente se fera sur une tôle gelée, mais c’est la loi des courses aux orientations multiples.

À 8 heures, nous butons contre le bastion rocheux du sommet. Plutôt que l'arête mixte, nous choisissons un couloir de neige direct. À 8h45, nous aboutissons au sommet. La vue est immense : d'un côté, le Grand Pic de la Meije et ses arêtes que j'ai parcourues l'an dernier avec Victor ; de l'autre, la Barre des Écrins qui nous observe depuis quatre jours.

Nous entamons la descente en croisant les autres cordées. Nous sommes dans les premiers, juste derrière les deux Espagnols et nos compagnons de jeu d'hier soir. La face est gelée, le ski est physique, mais la pente reste raisonnable. Juste avant de rejoindre le Col des Neiges, vers 10 heures, la neige décaillée par le soleil de l'Est nous offre enfin quelques virages de douceur. Nous passons les skis sur le sac pour une traversée d'arête en neige puis une désescalade vers le glacier de la Casse Déserte.

Col, brèche, couloir... les noms se mélangent dans ma tête fatiguée, mais le relief, lui, ne ment pas. À 10h30, au pied du Col de la Casse Déserte, la chaleur revient. Ultime remontée, skis au dos. Au sommet, le vide nous attend. Il faut désescalader trente mètres de neige pour atteindre l'éperon rocheux où le relais est ancré. Matthieu, rodé par son rappel à la Barre, installe la corde. C'est le premier rappel du séjour pour Valentine et moi.

Nous prenons pied sur le glacier de la Grande Ruine. Versant Ouest : le soleil n'est pas encore passé par là. La neige est un champ de mines : trafolée, gelée, infâme. Nous cassons la croûte à midi en espérant un miracle thermique qui ne viendra pas. La descente qui suit est la plus horrible du raid. Au niveau des séracs, nous serrons à gauche sur les conseils d'alpinistes qui montent.

Nous entendons la rotation des hélices d'un l'hélicoptère déchirant le ciel, juste sous nous. Les secours sont à l'action juste en dessous du mur de séracs que nous devons franchir. Ce sont très certainement nos deux amis du refuge, ce sont les seuls devant nous aujourd'hui avec le groupe des deux espagnols qui viennent juste de basculer. Il n'est pas possible que les secours soient présent pour eux dans un temps ci court. Le verdict nous est partagé par un groupe qui monte, à priori une blessure à l'épaule. Fin du tour de la Meije pour eux. Dans ce passage raide et difficilement skiable, je m'offre une frayeur : mon pied droit s'enfonce dans une rimaye cachée, je bascule dans un salto avant involontaire. Je n'avais aucune vitesse, j'arrive à retomber sur mes lattes, sans bobo. La montagne nous prévient : la vigilance ne doit jamais faiblir, même à la fin. Surtout à la fin.

Puis, le miracle printanier opère. Le vallon s'ouvre entre le Pic Sud des Cavales et le Pic Bourcet. Nous retrouvons la moquette, cette neige de printemps parfaite où l'on peut enfin lâcher les chevaux. Les virages s'enchaînent avec bonheur. Nous traversons un passage sec, pour ma part skis aux pieds, au mépris de mes carres, tandis que Matthieu et Valentine, plus respectueux de leur matériel, déchaussent.

Nous rejoignons le torrent des Étançons encore sous la neige, sur l'itinéraire du Tour de la Meije. La neige devient molle, collante, elle refuse de nous laisser glisser avec vitesse. Nous tirons les bords le long des courbes de niveau pour éviter de remonter. À quelques centaines de mètres au-dessus de la Bérarde, nous déchaussons pour la dernière fois. Les skis retournent sur le sac également une dernière fois.

Le retour dans le village martyr nous serre à nouveau le cœur. Les ruines sont là, immuables sous le soleil. Nous rejoignons la voiture au camping de la Berarde, les jambes lourdes mais l'âme légère. Le sac quitte mes épaules pour la dernière fois. L'aventure est bouclée.

Sur la route du retour, nous nous arrêtons à Saint-Christophe-en-Oisans, au café historique La Cordée, ce lieu séculaire peuplé de livres et de légendes. Je craque pour un bel ouvrage sur l'Ailefroide, un trophée de papier pour marquer ces quatre jours. Enfin, à Grenoble, nous retrouvons Nadège. Sa cheville est un pavé bleu et gonflé, mais elle est là. On échange les sacs, on se raconte tout, on boucle la boucle.

Une dernière accolade. On se quitte les coeurs et les esprits encore en altitude. C'était une Haute Route des Écrins, sauvage, imprévue et magnifique.

Cartographie

Distance : 42.27 km
Dénivelé : 4853 m