Haute Route des Ecrins (05)
Génèse
L’aventure a pris racine il y a quelques mois. Un créneau de cinq jours coché sur le calendrier, une promesse de montagne partagée avec Matthieu et Nadège. Mais cette fois, la cordée avait un goût d'inédit. Victor, mon compagnon de vie et de chaque ascension, manquait à l’appel, parti vers d’autres horizons à vélo, pour quelques mois avec sa moitié. Pour moi, ce type de raid sera une première sans lui.
Mon choix s’est assez vite porté sur les Écrins. Le nom seul évoque une haute montagne brute, un enneigement sûr et, surtout, cette solitude sauvage que l'on ne trouve plus sur les grands axes du Mont-Blanc. Et au fond de moi, une vieille image revenait avec récurrence : la Brèche Lory.
En 2014, lors de ma première montée au Dôme des Ecrins, premier 4000m avec Victor (nous étions guidés), j’avais aperçu cette rampe de neige suspendue sur un topo. L’image s'était ancrée dans ma mémoire, un rêve qui me semblait inaccessible mais qui représentait pour moi tout ce qu’il y a de plus majeur dans l’alpiniste, une ligne suspendue que peut-être un jour je pourrais parcourir. Il faut la forme, l’expérience et les bons compagnons de cordée. La somme de ses éléments nécessite quelques années de pratique. Puis tout le projet s'est articulé autour de ce point : le refuge Temple Écrins, dont le nom seul m'invitait à l'aventure, et cette boucle au départ de la Bérarde, passant par le col Émile Pic et la Grande Ruine.
Le destin de la cordée a connu ses derniers soubresauts quelques semaines avant le départ. Benjamin, blessé au genou, a dû passer son tour. Puis Matthieu a convié Valentine, un peu dernière minute. Une inconnue pour moi, mais une montagnarde aguerrie, formée à l'école du CAF, elle-même initiatrice en alpinisme.
L’itinéraire était tracé, des variantes restaient ouvertes. Nous avions le temps, l'envie, et cette part d'inconnu propre aux grandes traversées. La genèse touchait à sa fin. De retour de quelques jours au bord de la mer à Saint-Cyr-sur-Mer en famille, il ne restait plus qu'à préparer mon sac et à rejoindre la montagne.
Jour 1 : le retour du temps long vers Temple Écrins
Vendredi 17 avril. Le rendez-vous était pris pour dix heures au parking des Étages en amont de La Berarde. Le projet initial, celui qui nous voyait déjà à l'assaut de la face Sud du Flambeau des Écrins dès l'aube, a été balayé par la réalité du réveil. Partir des Bauges à trois heures du matin pour mois et un peu plus tard pour les autres, était un tribut que nous n'étions pas prêt à payer. Qu’importe. L'excitation est là, j'ai une patate d'enfer qui me tenaille, qui suffit à gommer la fatigue. Retrouver Matthieu et Nadège, c'est retrouver la solidité d'une cordée, cette fraternité qui nourrit l'âme autant que l'effort épuise les corps.
À Vizille, puis sur la route de la Bérarde, le groupe se complète. Valentine nous rejoint en provenance de Briançon. Une mécompréhension sur l'horaire, quelques cafés désespérément clos, et nous voici enfin tous les quatre, serrés dans le Duster de Valentine.
La première surprise est bonne : la route est ouverte jusqu'au camping de la Bérarde. Dix kilomètres de marche d'approche économisés. Un soulagement, car nos sacs pèsent un ane mort, douze kilos au moins. Le Refuge de Temple Écrins n'est pas gardé ; il nous faut porter le gaz, le réchaud, et de quoi transformer la neige en eau pour la soirée.
Le départ est donné sous un soleil de plomb. Nous choisissons la rive droite du Vénéon, là où l'ombre a permis à la neige de se maintenir. Mais le torrent coule puissamment, et l'incertitude sur la présence d'une passerelle plus loin nous force à un repli stratégique. Demi-tour. Il faut remonter rive gauche, skis sur le sac.
Traverser la Bérarde en ce printemps 2026 est un crève-cœur. Le berceau de l'alpinisme n'est plus qu'un village fantôme, éventré par la crue dramatique de 2024. Les maisons sont remplies de rochers, certaines suspendues au-dessus d'un trou, le sol s'étant dérobé sous elles. C’est le paradoxe terrible de la montagne : elle détruit ce qui est né d'elle. Nous franchissons une passerelle provisoire, entourés par des géants de roche et de neige : les Rouies, les Bans, l'Ailefroide. Des noms qui résonnent comme des défis pour le futur.
À midi et demi, nous chaussons enfin les skis. Le vallon du Vénéon nous accueille dans une fournaise. On slalome entre les blocs et les genévriers, la peau surchauffée par la réverbération. Au refuge du Carrelet, deux alpinistes s'offrent une pause près d'un vieux vélo d'appartement en métal qui trone devant le refuge, relique incongrue sous le regard des cimes. Ils reviennent de la Pilatte, entamés par la distance.
Pour nous, le cap est mis au Nord-Est. La pente se raidit, le soleil tape de plein face. Skis sur le sac à nouveau, il faudra marcher le temps de retrouver la neige. La pause déjeuner à 14 heures, dans une clairière ombragée, est une bénédiction de fraîcheur. Nos sens se réveillent : le fracas du torrent, l'odeur des pins, la faim qui tenaille. Nous reprenons le sentier d'été qui nous mène en direction du refuge et à 2300 mètres, la neige reprend ses droits de façon définitive. On chausse.
Face à nous, la muraille des Écrins se dévoile. On déchiffre déjà l'itinéraire du lendemain, cette Brèche Lory qui nous surveille, nous voit venir. Le Flambeau des Ecrins, lui, est sec, pelé par un printemps précoce. Pas de regret d'avoir choisi un reveil plus tardif.
Enfin, le refuge de Temple Écrins surgit, cartographié à 2481 mètres sur IGN. À cette vision, le mot "refuge" retrouve tout son sens : un abri, une protection. La porte est enterrée sous deux mètres de neige. Il faut jouer les contorsionnistes, entrer par le haut de la porte fenêtre à double battant, comme on pénètre dans une écurie, s'appuyer sur des marches en bois contres les murs. À l'intérieur, c'est le royaume de l'ombre et du froid. Pas d'électricité, pas de poêle. Une glacière spacieuse où la vapeur de nos souffles danse dans la lumière des frontales.
Mais dehors, le temps s'arrête. De 16 heures à la tombée de la nuit, nous jouissons de la lenteur, ce "temps long" que la vallée nous a volé. Installés sur un bout de terrasse qui dépasse de la neige, nous célébrons les retrouvailles. Le saucisson fumé de Matthieu, son fromage sorti des fagots, ses deux bières qu'il a montées au prix d'un kilo supplémentaire dans son sac déjà bien lourd... tout a un goût d'exceptionnel. On lance un Scrabble, jeu de patience et de gymnastique d'esprit. Je m'avoue vaincu face au vocabulaire de Valentine et à l'expérience de Matthieu, mais l'essentiel est ailleurs.
Nous recueillons l'eau qui goutte du toit, précieux nectar de fonte que nous faisons bouillir pour nos repas. Lyophilisés maison pour Nadège c'est la classe, ou ma "bolognaise sans bolognaise" de pâtes cheveux d'ange à la soupe bio tomate. Matthieu et Valentine partagent polenta au fromage. On mange emmitouflés dans des couvertures, mais les cœurs au chaud.
À 20 heures, le froid finit par nous chasser vers les couchettes. Quatre épaisseurs de couvertures et de couvertures pour vaincre l'humidité ambiante. Pas de ronflement, pas de bruit suspect. Juste le silence de la haute altitude. Je m'endors d'un bloc, porté par la promesse de l'aube. La nuit est bonne. Demain, la Brèche nous attend.
