Traversée de la Meije

Avant propos : la Reine Meije
Il est des montagnes qui ne sont pas de simples amoncellements de rocher et de glace, mais des points cardinaux dans une vie. Pour moi et je pense également pour Victor, la Meije est de cette catégorie de montagnes.
Le nom résonne comme un mythe. Longtemps surnommée l’invincible, elle fut le dernier grand bastion des Alpes à céder aux assauts des alpinistes pionniers. Ce n'est qu'en 1877 que le père Gaspard, pays de Saint-Christophe-en-Oisans, y traça la voie vers le Grand Pic par l'arête du Promontoire qui fait aujourd'hui office de voie normale, là où les plus grands alpinistes européens de l'époque s'étaient cassé les dents. Pour nous, l'histoire commence bien plus tard, lors de l'hiver 2013-2014. Je vivais à Paris et Victor au coeur de Grenoble. Nous découvrions le ski de randonnée sous l'œil bienveillant de Romain, notre guide. À l'époque, nous nous laissions porter par sa trace, spectateurs émerveillés d'un monde sauvage dont nous ne maîtrisions pas encore les codes.
Aujourd'hui, le lien est également charnel pour ma part. Ma fille en porte son nom. Et cet hiver 2025, nous en avons fait le tour en autonomie, comme pour mesurer le chemin parcouru en dix ans. Mais tourner autour de cette majestée, dernier haut sommet de France conquis par les alpinistes aiguise notre convoitise ; l'appel du sommet, de ce fil d'arête suspendu entre ciel et terre, est devenu impérieux.
Le jour d'avant
Mercredi 30 juillet, 18h52. Le soleil décline sur les sommets de l'Isère quand je gare la voiture devant chez Victor. Comme souvent, ou peut être comme toujours, je suis chargé d'excitation, l'effet des départs imminents. Chez Victor, l'ambiance est au rituel d'avant course. Pas de grande épopée sans ces derniers instants de préparation.
Pendant que Victor peaufine la complétude de son sac, je m'installe avec une aiguille et du fil. Mes gants, usés par les courses précédentes, ont des trous. Décathlon était en rupture de stock je n'ai pas pu acheter de nouvelle paire. Je recouds attentivement le tissu troué de chaque doigt. Demain, ces mains effleureront le granit de la muraille Castelnau. Demain, nous serons acteurs.
Voici le programme : monter par les Enfetchores, franchir la Brèche de la Meije, dormir au Promontoire, puis s'élancer sur les arêtes qui sont l'enchainement assez long de deux courses ; l'arête du Promontoire et la Traversée des arêtes de la Meije.
Des alpages aux glaciers grisés – L'approche des Enfetchores
Jeudi 31 juillet. Le réveil au Sappey-en-Chartreuse a ce goût paisible des veilles de grandes courses. Un dernier café, un sac vérifié une ultime fois, et nous voilà sur la route. Ces deux heures de voiture jusqu’à La Grave sont une parenthèse précieuse. Avec Victor, si nous échangeons souvent par téléphone ou SMS, le temps long nous manque. Ce matin, sous un ciel favorable que la météo nous a promis fidèle, les mots coulent et les discussion se développent aussi librement que les virages s'enchainent sur la route du Col du Lautaret. Pas question de technique et de montagne, on parle de nos vies.
8h36. Le téléphérique nous extrait de la vallée. À la gare de Peyrou d’Amont, le décor change radicalement. Face à nous, la Reine. Le Grand Pic de la Meije, côté à 3983 mètre d'altitude trône, impérial. On devine la Brèche de la Meije, soulignée par son glacier, et au premier plan, l'éperon massif des Enfetchores assombris par le contre jour d'une orientation plein Nord. Un dernier message à Sophie, une photo envoyée de nous dans la bene. Ici, il est de coutûme que le réseau s'efface pour laisser place au silence des montagnes.
Le labyrinthe des Enfetchores
La marche commence par une étrange politesse : il faut d'abord descendre près de 100 mètres avant de mériter cette remontée. Nous quittons l'herbe pour le rocher. L’itinéraire des Enfetchores est un crapahutage noble. Ce n'est pas encore vraiment de l'escalade, mais ce n'est déjà plus de la randonnée. C’est un jeu de piste sur des vires suspendues où l’exposition se rappelle à nous à chaque regard par-dessus l'épaule. Derrière, le vide se creuse, de plus en plus important.
Vers 11h, nous atteignons la moraine. C’est la frontière. Le glacier de la Meije n'a plus rien de la blancheur de nos souvenirs d'hiver. En cette fin juillet, il est presque à nu : une peau de glace gris-bleu, zébrée de crevasses béantes et surmontée de séracs sculptés par le dégel.
La Brèche et le basculement vers le Refuge du Promontoire
Nous chaussons les crampons. La neige est déjà pourrie par le soleil cuisant de midi. Encordés, nous progressons avec cette vigilance parfois muette propre aux alpinistes ou aux randonnées qui en consommant notre énergie nous ont comme éteint : ici, chaque pas sur un pont de neige est une question posée à la montagne. La traversée vers la Brèche est une ligne droite, tracée par l'instinct de ceux qui nous ont précédés et probablement par l'expérience des guides qui emmènent leurs clients.
À 13h, nous quittons nos crampons pour retrouver le rocher. Nous franchissons la Brèche de la Meije en grosses, c'est comme cela que l'on appelle nos chaussures d'alpinisme, profitant de l'adhérence des semelles Vibram sur les dalles chauffées par le soleil. Puis, c'est le basculement sur le versant Sud. Un rappel en bas de la brèche nous dépose sur le glacier des Étançons.
14h12. Le Refuge du Promontoire apparaît tout proche désormais, incroyable structure métallique littéralement agrippée à son éperon rocheux, sous l'œil de la Pyramide Duhamel. Sandrine, la gardienne, nous accueille avec le sourire de ceux qui connaissent la valeur d'un refuge après l'effort accompagné d'une forme de timidité ou de pudeur.
L'après-midi s'étire. Échecs (défaite rituelle contre Victor), lecture, et étude minutieuse du topo. Le Pas du Chat, la Muraille Castelnau, le Galcier Carré, le passage Zsigmondy dont nous doutons de la bonne prononciation... nous révisons nos gammes. Mais au moment de préparer les sacs pour l'aube, un grain de sable : la frontale de Victor reste éteinte. Piles à plat. Pas de rechange chez les autres cordées, ni du côté de Sandrine.
Demain, le réveil sonne à 3h30. Nous partirons à 4h30. Dans la nuit noire des Ecrins, il faudra faire preuve d'ingéniosité ou compter sur la lune. Car la Meije n'attend pas les étourdis, et le Grand Pic nous contemple déjà.





