La Nonne - Catch me if you can !

Carnet de course rédigé par Victor, au coeur de leur voyage de plusieurs mois en 2026. J'ai pris un grand plaisir à lire la manière dont il est rédigé, aletant et fidèle à l'aventure que j'ai vécue, une belle manière de la vivre une seconde fois.
Jour 1 : vers le mythique refuge du Couvercle
Vendredi 19 juin. Après une bonne nuit de sommeil, Norman vient nous chercher au camping pour aller prendre le train à crémaillère qui monte au Montenvers.
En arrivant au Montenvers, le constat est brutal. Là où la Mer de Glace venait autrefois mourir au pied de l’hôtel, elle gît désormais près de deux cents mètres plus bas. Cent ans de recul ininterrompu ont transformé le paysage. Pour rejoindre le glacier, il faut désormais descendre en téléphérique comme on descendrait au fond d’une immense carrière.
L’objectif est de monter au refuge du Couvercle. Nous avons réservé il y a déjà deux semaines avec l’idée de tenter l’aiguille Verte avec Norman. Mais la montagne en a décidé autrement. La canicule impose sa loi : le couloir est trop sec, l’isotherme beaucoup trop haut, et les dix-huit rappels de la descente seraient exposés aux chutes de pierres.
Nous nous rabattons donc sur un itinéraire rocheux. L’année dernière, à la même époque, nous avions gravis avec Norman et Matthieu l’aiguille du Moine. En poursuivant vers le nord se déploie une élégante succession de sommets baptisée l’arête des Ecclésiastiques : le Moine, la Nonne, l’Évêque et le Cardinal.
Nous partons avec l’idée de gravir l’Évêque. Et en plus, Gaëlle pourra se joindre à nous.
Rejoindre le refuge du Couvercle est déjà une aventure à part entière. D’abord la traversée de la Mer de Glace, immense chaos minéral où la glace n’apparaît que par endroits entre les rochers. Puis viennent les échelles. Des dizaines de mètres suspendus au-dessus du vide pour gravir une dalle polie par les milliers d'années passées sous la glace. Enfin le sentier se redresse encore, obligeant régulièrement à poser les mains sur le rocher. À chaque virage, le refuge semble proche. À chaque virage, il reste encore à monter.
Nous avons une petite contrainte : des orages sont annoncés pour l'après-midi.
Vers 14 heures, après seulement quelques gouttes de pluie, nous atteignons le refuge. Nous discutons avec les aides-gardiens : nous sommes onze ce soir et ils attendent soixante-sept personnes le lendemain : le calme avant la tempête.
Le Couvercle a été entièrement rénové il y a quelques années. C’est un refuge étonnamment confortable où l’on mange très bien et où les dortoirs sont particulièrement agréables.
Avant le repas, le gardien Christophe vient nous demander notre heure de réveil. Lorsque nous lui parlons de notre projet de gravir l’Évêque, il nous explique que le couloir d’escalade est peut-être encore chargé en neige et que la course n’est pas la plus intéressante du secteur.
Il nous suggère plutôt la Nonne, avec la possibilité soit de descendre par une ligne de rappels qu’il vient lui-même d’équiper, soit de poursuivre jusqu’au pied de l’Évêque. Il nous décrit même un itinéraire qui n’existe sur aucun topo numérique et qui propose une ascension plus typée escalade.
Nous changeons donc naturellement nos plans. Les conseils d’un gardien valent souvent bien plus qu’une page internet.
Pour le réveil, ce sera 4 h 30 !
Nous partageons le dortoir avec un guide et son client qui comptent tenter la Verte par un autre couloir. Leur réveil est prévu à minuit afin de profiter du regel nocturne et de limiter les risques de chutes de pierres.
Jour 2 : sommet rocheux et course poursuite
Après une nuit plutôt correcte, nous profitons d’un excellent petit-déjeuner composé de pain maison, de lait frais — un luxe en refuge — et de confitures maison.
À 5 h 15, nous quittons le refuge : en ce jour de solstice d’été, même pas besoin d’allumer la frontale.
Nous devons contourner l’aiguille du Moine pour rejoindre le glacier de Talèfre, puis le remonter jusqu’à la brèche Moine-Nonne. Sur le chemin, nous retrouvons nos deux compagnons de dortoir. Leur tentative est déjà terminée. Le couloir est devenu un véritable torrent et la neige a totalement disparu dans sa partie basse, ils ont du renoncer. Nous atteignons tranquillement la brèche et attaquons l’ascension.
Les transitions entre neige et rocher ne sont jamais anodines. Il faut enlever les crampons, quitter les grosses chaussures d’alpinisme, enfiler les chaussons d’escalade, modifier l’encordement, ranger le matériel glacier, préparer dégaines et coinceurs, puis seulement commencer à grimper. Le tout sur une langue de neige parfois fragile.
Nous prenons donc notre temps.
L’escalade est moins difficile que lors des deux journées précédentes, mais elle demande une attention constante. Aucun équipement en place. Aucun marquage. Seulement le rocher et notre lecture du terrain.
Heureusement, les photos du topo prêtées par Christophe la veille nous aident beaucoup. À trois, les décisions sont aussi plus faciles à prendre.
Longueur après longueur, parfois en corde tendue, parfois en véritable escalade, nous progressons efficacement.
Vers 11 heures, nous atteignons l’un des trois sommets constituant la Nonne.
À ce moment-là, un autre enjeu apparaît.
Si nous voulons éviter plus de deux heures supplémentaires de descente, nous devons être au téléphérique avant sa fermeture.
Dernière montée : 16 h 30.
Dernière chance.
Nous attaquons donc les rappels.
Le premier s’enchaîne parfaitement.
Puis le deuxième.
Gaëlle part dans le troisième rappel. Elle cherche longtemps le relais suivant sans rien trouver. Finalement, elle aperçoit quelque chose plus bas, mais cela nécessite une petite désescalade.
Je la rejoins pendant que Norman préfère, dans un premier temps, régler une urgence plus personnelle.
Lorsque j’arrive à sa hauteur, Gaëlle me lance : “Finalement, ce n’est pas si facile à désescalader”.
Je retire alors les cordes.
Plus aucun système ne nous protège désormais.
Nous nous retrouvons sur une vire large comme un banc. Cinquante centimètres de rocher. Cent cinquante mètres de vide sous les pieds.
Rien de dramatique.
Rien de confortable non plus.
Je scrute la paroi à la recherche d’un becquet suffisamment solide pour y faire passer les cordes.
Je n’en vois qu’un seul.
Quinze centimètres à peine.
Je suis confiant, ça va tenir. Gaëlle n’y croit pas, c’est trop précaire selon elle.
Norman nous rejoint.
Nous sommes maintenant trois sur cette minuscule plateforme suspendue au-dessus du vide. Je commence à m’inquiéter, je cherche péniblement autour en faisant extrêmement attention à la recherche du mieux. Je pense au PGHM comme alternative sans en parler.
Les discussions s’éternisent. Chaque solution paraît mauvaise. Finalement, nous choisissons celle qui nous semble simplement la moins mauvaise.
Ce petit becquet est notre salut.
Je gratte la terre derrière afin d’augmenter sa hauteur utile.
Vingt-cinq centimètres.
Pas plus.
Norman l’entoure d’une sangle. Nous ajoutons un petit coinceur en secours et décidons de faire descendre une première personne.
Ce sera moi.
Je m'encorde et Norman me fait progressivement descendre.
Quelques mètres plus bas, j’atteins enfin le relais suivant.
Un immense soulagement.
Gaëlle me rejoint rapidement.
Reste Norman.
Comme il est le dernier, personne ne peut désormais le faire descendre.
Nous improvisons alors un système de fortune.
Au pire, il risque une chute d’une dizaine de mètres. Ce n’est pas idéal mais cela fonctionne.
Nous abandonnons une sangle sur place — quinze euros nous paraissent un prix dérisoire face à l’alternative.
Quelques minutes plus tard, Norman nous rejoint.
Nous sommes enfin tous les trois en sécurité.
Un énorme soulagement.
Mais nous avons perdu près d’une heure.
Nous terminons les rappels sans autre difficulté puis retrouvons le glacier de Talèfre.
Dans une neige devenue extrêmement molle, Norman adopte régulièrement une technique personnelle consistant à descendre en luge plutôt qu’à marcher.
À 14 h 10, nous retrouvons le refuge.
À ce stade, nous avons pratiquement abandonné l’idée d’attraper la dernière benne.
Nous commandons trois Coca et racontons notre aventure au gardien.
Lorsque nous lui expliquons que nous pensons que c'est trop tard pour avoir le dernier téléphérique et devoir redescendre entièrement à pied jusqu’à Chamonix, il nous répond :
— C’est encore jouable si vous ne traînez pas.
Nous regardons nos montres : 14 h 15
Dernière benne : 16 h 30.
Deux heures et quinze minutes.
À la montée, il nous en avait fallu plus de quatre.
Nous enfilons les shorts, reprenons les affaires de nuits laissés ici. Et nous partons. Gaelle a encore sa canette à la main.
Peu à peu, la descente prend des allures de poursuite.
Chaque groupe croisé devient un obstacle.
Chaque échelle un goulot d’étranglement.
Chaque minute perdue résonne comme une condamnation.
Nous laissons Gaëlle ouvrir la marche et imposer son rythme.
Les échelles s’enchaînent.
Les sentes raides aussi.
Nous croisons une grande partie des soixante-sept personnes qui montent au refuge.
À peine un bonjour.
Nous n’avons pas le temps.
À une échelle, nous tombons sur trois alpinistes progressant encordés.
Impossible de doubler.
Nous attendons.
Impatients.
Puis un deuxième groupe arrive.
Cette fois, Gaëlle et Norman demandent poliment mais fermement à pouvoir passer.
L’enjeu est trop important.
Nous poursuivons notre descente à moitié en courant.
Puis arrivent les fameuses échelles des Égralets.
Trois grandes structures métalliques dont l’une approche les quatre-vingts mètres.
La veille encore, Gaëlle envisageait de s’encorder pour les franchir.
Cette fois, elle s’élance sans hésiter.
Je sais qu’elle doit prendre énormément sur elle.
À 15 h 40, nous atteignons enfin leur pied.
Il reste cinquante minutes.
Cinquante minutes pour descendre la moraine, retrouver le glacier, franchir les ruisseaux, rejoindre le téléphérique et espérer qu’il soit encore ouvert.
Je n’y crois plus vraiment.
Alors nous continuons.
Nous avançons aussi vite que le terrain nous le permet.
Parfois nous marchons.
Parfois nous courons.
Souvent nous manquons de trébucher.
Deux personnes nous dépassent à vive allure.
Nous leur demandons s’ils pensent que c’est jouable. Ils répondent simplement :
— Courez.
Le téléphérique se rapproche.
Vingt minutes.
Puis dix.
Cela fait maintenant plus de onze heures que nous sommes en mouvement.
Les jambes brûlent.
Nous avons peu mangé.
Nous n’avons presque plus d’eau.
Mais plus personne ne veut lâcher.
Enfin, nous atteignons le pied du téléphérique.
Il faut encore grimper quelques escaliers métalliques et franchir le portillon qui sépare les touristes du glacier.
C’est alors que je vois un employé retourner le panneau.
Vert.
Puis rouge.
Ouvert.
Puis fermé.
Norman est déjà devant.
— On peut encore passer ?
L’employé le regarde.
— Oui. Vous serez les derniers.
Norman le prend immédiatement dans ses bras.
Il est 16 h 35. Les portes se referment derrière nous.
Nous sommes les derniers.
Plus de onze heures après avoir quitté le refuge, toute la tension disparaît d’un seul coup.
Il n’y a plus de rappel à trouver.
Plus de chrono à surveiller.
Plus de glacier à traverser.
Juste trois amis épuisés qui regardent la Mer de Glace s’éloigner sous leurs pieds.
La journée avait commencé comme un plan B. Elle se termine comme l’une des plus belles aventures de notre semaine.
Au Montenvers, nous retrouvons les touristes qui embarquent dans le train à crémaillère. Puis la chaleur écrasante de Chamonix.
Un grand Coca au camping vient conclure cette journée hors norme.
Une journée de montagne comme on les aime : pleine d’incertitudes, d’efforts, d’adaptation, de camaraderie et d’émotions.
Nous avons su garder notre calme lorsque les choses se sont compliquées. Et nous avons gagné notre course contre la montre.
Nous terminons ainsi une semaine particulièrement sportive avec Gaëlle : trois refuges, plusieurs belles courses et une foule de souvenirs.
Deux jours de repos nous semblent désormais indispensables.
Quant à la suite du voyage, nous la découvrirons demain.











